La définition

Du soleil, beaucoup de soleil, les plus beaux paysages, l’amour, peut-être, mais le plus important, moi-même : c’était ma check-list ambitieuse des choses à trouver en quelques jours de congé en Italie. Les Pouilles, en solitaire avec mon sac de camping et ma Fiat louée, mais aussi avec mes blessures encore trop fraîches d’une rupture difficile. Je m’attendais à des vacances sympas, mais ce séjour express dans le Sud me réservait bien plus.

Pour avoir un peu de lecture, j’avais pris un livre avec moi – enfin deux vu que je ne voyage jamais sans ma Bible. C’était Du bonheur : un voyage philosophique, de Frédéric Lenoir. Malgré tout le bien que j’ai pu entendre de cet écrivain, j’ai eu beaucoup de mal à ouvrir ce livre après que mon ex me l’ait offert avec beaucoup de bienveillance. Et j’ai eu encore plus de mal à l’emmener avec moi pendant ces vacances où je cherchais définitivement à être seul face à moi-même, et pas en tête à tête avec un philosophe, qui d’après la quatrième de couverture, voulait m’aider à trouver le bien-être grâce à un remix édulcoré de concepts sur le bonheur et la spiritualité.

Ok, je suis un peu dur avec lui. Comme je le suis avec tant d’autres, qui, à en croire les critiques, sont les Avengers de la quête du bonheur, ou la Justice League de la lutte contre la déprime. En fait, c’est même injuste de ma part puisque je trouve son bouquin — et beaucoup d’autres de ce genre très vendeur — bien écrit et surtout riche en références, idées, exemples, qui peuvent à coup sûr nous inspirer, orienter et éclairer à n’importe quelle phase de notre vie. Mais ce qui me dérange en fait c’est la promesse, celle de l’auteur, parfois, ou de l’éditeur, trop souvent. La promesse que « cette-fois, il a résolu l’équation du bonheur » , ou bien encore que « ça y est, elle a élucidé le mystère de l’esprit humain », ou mieux que « là, ils ont vraiment découvert ce que vous avez toujours voulu savoir sur vous-même ». Pour moi ça revient à nous vendre des réponses unisexes et prêt-à-porter à des millénaires de questions aussi complexes que profondes.

Bref, revenons à ces vacances italiennes ! J’ai finalement pris le bouquin de mon ex, et surtout, je l’ai lu, malgré un périple de plus de 1000km ponctué d’images éblouissantes: les reliefs verts du parc national du Gargano, longés par une route côtière sinueuse reliant villes et villages, telle que la pittoresque Vieste; les décors baroques de Lecce, dont les monuments harmonieusement disposés autour de la Piazza Sant’Oronzo sont conçus avec la pierre blonde et chaude typique de la ville; le panorama idyllique de Polignano a Mare, avec son eau turquoise qui se laisse timidement goûter via une étroite plage de galets à flan de falaises; les entrailles du Canyon dans lesquelles résonnent encore des légendes comme celles de la belle Massafra et son ravin verdoyant, parsemé d’herbes médicinales et de grottes « magiques ». Toutes ces routes parcourues, ces paysages, me donnaient l’illusion que mes souvenirs douloureux et coupables s’éloignaient peu à peu, je sentais qu’ils laissaient place à une paix et un bien-être, bien que circonstanciels : la gastronomie, la musique et la beauté italienne aidant.

Mais un soir d’orage, bloqué dans ma tente, une phrase du fameux livre avait chamboulé cette béatitude d’un temps. Une définition, en quelques mots, clairement énoncée. L’auteur, je l’admets avec courage et pédagogie, proposait ni plus ni moins qu’une définition du bonheur, « le bonheur c’est la conscience d’un état de satisfaction globale et durable dans une existence signifiante fondée sur la vérité ». Sortie de son contexte, cette phrase alors même que je l’écris semble sonner creux. Pourtant Frédéric Lenoir, à force de références et d’illustrations, propose une définition du bonheur à la fois tangible et accessible. Il propose même différentes voies d’applications pratiques découlant de celle-ci, à la lumière de concepts anciens comme le stoïcisme, le taoïsme ou le scepticisme. Bizarrement, même si je restais admiratif devant la démarche riche et ambitieuse de ce livre, cristallisée dans cette définition, ce qui m’a déstabilisé ce soir-là n’était pas mon admiration mais plutôt ma déception. Une déception fascinante de ne pas me retrouver dans cette définition, de ne pas me retrouver dans sa définition. En effet, plus je lisais et relisais cette phrase comme une formule magique, plus je me rendais compte qu’elle n’avait aucun effet sur moi. Je la comprenais, c’était bien ficelé, ça tenait la route et devait sûrement parler à beaucoup de personnes, mais j’avais beau la retourner dans tous les sens, ça ne marchait pas pour moi. Je voulais me retrouver seul pour mes vacances, j’étais servi ! Certes le livre, cette définition, me conduisait à une question intéressante sur un élément qui ne figurait pas sur ma check-list : c’est quoi le bonheur ? Mais elle me laissait aussi devant un grand vide auquel je n’avais jamais pris garde auparavant: est-ce que je suis heureux ? C’était dur, même brutal. Grisé par les plaisirs des sens de mon voyage, une telle question existentielle qui surgit sans prévenir faisait l’effet d’une douche froide. La pluie battante y était probablement pour quelque chose. Justement abattue mais pas résignée, ce soir-là je priais un peu plus longtemps que d’habitude, un peu plus fort que d’habitude. Besoin d’aide, de réponses, de bonheur, si possible.

Le lendemain matin, ma tente avait survécu, l’orage était passé, mais il avait laissé derrière lui une grisaille et un froid humide qui ne venait pas arranger mon affaire. Comme je le faisais de temps en temps à cette époque, je lus le mail du jour de la newsletter chrétienne Un Miracle Chaque Jour, à laquelle je m’étais abonné récemment. Ce message quotidien d’espoir, me faisait souvent du bien, et m’apportait la plupart du temps un recul salutaire sur les tracas de la vie de tous les jours. Et ça commençait bien, la première phrase du mail me rappelait étrangement ma soirée passée : « Avez-vous déjà lu ces titres de magazines… “Devenez enfin vous-même !”, “Trouvez l’harmonie”… ». Toutefois, ce jour-là ce n’est pas vraiment le message en lui-même qui devait venir éclairer ma journée, il y avait un lien vers le clip d’une chanson que l’auteur recommandait. Par curiosité je cliquais, et me retrouvais tout à coup entraîné dans une réaction en chaîne improbable d’émotions et d’inspirations. La beauté et l’originalité du clip fait d’une succession de séquences de speedpainting, la voix suave et hypnotisante de la chanteuse accompagnée par une mélodie efficace au piano, les paroles qui paraissaient simplement venir tout droit du ciel: cette combinaison suffit à me faire faire quelques aller-retours entre rire et larmes, et à me faire prendre conscience d’une certitude, j’étais heureux. Non seulement j’étais heureux, j’en étais convaincu, mais surtout je savais pourquoi je l’étais: parce que je venais de choisir d’être heureux.


C’était aussi simple que ça et je venais de le réaliser. J’avais trouvé mon bonheur sans le chercher, en décidant de le vivre. Cette chanson en plus de m’avoir ému avait fait revenir à mon esprit de nombreux passage de la Bible parlant du bonheur. Des Béatitudes dans le nouveau testament aux Dix Commandements dans l’ancien, une multitude de phrases qui jusque-là étaient restées assez mystérieuses pour moi, me paraissaient finalement évidentes dans ce nouveau référentiel qui s’offrait à moi. Le bonheur ne s’obtient pas, il ne s’atteint pas, il se décide et se vit. La seule notion de recherche du bonheur est un lourd mensonge que nous avons créé nous-même, ou au moins une méprise – si fortuite. Dans la Bible, Dieu dit qu’il nous donne le choix entre la vie et la mort, le bonheur et le malheur, or il dit aussi qu’il a pour nous des plans de bonheur et non de malheur. Il faut donc seulement vouloir être heureux, faire le choix en âme et conscience du bonheur et de tout ce que cela implique, en particulier, de suivre Dieu sur son chemin, de se laisser guider par lui avec une confiance aveugle. Ce qui est puissant dans cette démarche c’est qu’au lieu de rechercher le bonheur on se retrouve finalement à chercher Dieu, qui lui nous conduit à nous trouver nous-même, à trouver nos vraies aspirations, nos espoirs profonds. Et Dieu s’engage à ce que ces derniers se réalisent, qu’on se réalise, car c’est ce qu’il veut, et nous en mettant tout en action à notre niveau pour cela, nous acceptons un deal très simple mais super rentable : « tu veux le bonheur, je te le donnes, fais seulement ce que je te dis pour que ça fonctionne ».

Alors que j’écris cet article, ça fait plus de 2 ans que j’ai vécu cette expérience mémorable, que j’ai trouvé ma définition du bonheur. Ironie du sort, je suis en Italie mais dans le Nord, en hiver et pour le boulot en plus. En regardant derrière moi, pendant ces 2 ans, j’ai eu le temps de guérir de mes blessures mais d’en vivre d’autres, de voir des étés radieux et des orages bien sombres. Et ce dont je peux témoigner aujourd’hui, c’est que quels que soient les événements que j’ai pu traverser sur cette si courte période de ma vie, mon bonheur, cet état choisi de confiance et d’espoir en un Dieu bon qui chaque jour me rapproche concrètement de lui, de moi-même, et de mon bien-être, ce bonheur-là il marche pour moi et il ne m’a jamais fait défaut.

Cet article fait référence à la newsletter Un Miracle Chaque Jour, disponible en libre accès sur ce site https://unmiraclechaquejour.topchretien.com/ et à la vidéo du clip « Viens dans ma vie » de Peggy Polito, disponible sur YouTube ici.

L’image

C’est fou ce qu’une simple image peut communiquer, sans aucun mot mais pourtant avec tant d’émotions. Il y a plus de 5 ans cette sculpture du festival Burning Man m’a interpelé alors que je cherchais juste un fond d’écran sympa pour mon téléphone. Il y a plus de 5 ans, encore une fois il s’agit ici, en partie, de mon ex ou plutôt de la période de ma vie que j’ai partagé avec elle. Ça commence à devenir une habitude, mes textes en parlent souvent. Certains pourraient y voir une rupture fantôme, qui me hante toujours après toutes ces années, ou un amour inavoué (et inavouable ?), envers une personne que j’ai moi-même choisi de sortir de ma vie.
Pourtant les questions que soulèvent mes références à ce passé douloureux sont loin d’être celles d’un regard masochistement nostalgique, tourné vers un temps qui a fait couler certes bien des larmes mais aussi fait jaillir tant d’éclats de rire, ou celles d’un espoir illusoire du « et si? » qui, à la manière d’un réalisateur de génie, sait si bien rejouer dans nos esprit le meilleur — et le pire, avec plus de passion, un meilleur éclairage et, toujours, le happy-end qui va bien.

Cette soif de vivre […] m’appelle à sauter de toute mes forces vers mon avenir, mais pour cela j’ai besoin de prendre tout l’appui nécessaire sur mon passé, pour aller le plus loin, le plus haut possible.

Non, ces questions-là sont résolument tournés vers l’avenir, plus que jamais dans ma vie. Cette soif de vivre que je découvre depuis peu en moi m’appelle à sauter de toute mes forces vers mon avenir, mais pour cela j’ai besoin de prendre tout l’appui nécessaire sur mon passé, pour aller le plus loin, le plus haut possible.
Pourquoi cette image? Qu’est ce qu’elle montre? Qu’est ce qu’elle m’a dit à cette époque? Love, cette œuvre du sculpteur ukrainien Alexander Milov (crédit photo: thestevenjames), représente deux adultes de métal dos à dos, deux adultes qui apparemment ce sont tout dit. Mais les deux enfants en eux, brillant d’une lumière éclatante, tournés l’un vers l’autres, eux, ont l’air d’avoir encore tout à se dire. Les structures de barres métalliques soudées qui constituent les adultes, n’ont certainement pas été choisie par hasard. Comme des prisons elles enferment en elles ces enfants qui, s’ils le pouvaient, iraient l’un vers l’autre, se jetteraient dans les bras l’un de l’autre.
Même si à l’époque où j’ai découvert cette image ça allait encore plutôt bien dans mon couple, comme un mauvais présage, elle me montrait le drame qui se joue chaque jour dans la vie de tant de couples, de familles ou même d’amitiés, le drame qui allait quelques années plus tard se jouer entre mon ex et moi.
Pour moi cette image, avant de parler d’amour, comme l’indique le nom de la sculpture, parle de pardon, du pardon que l’on n’arrive pas à se donner l’un l’autre alors qu’on devrait, alors qu’on voudrait. Elle parle du fait qu’en nous il y a cette âme d’enfant qui a juste envie d’oublier ces disputes, ces rancunes, ces blessures, pour simplement retourner à nos jeux, à nos rires, à notre bonheur. Et elle parle aussi du fait qu’à l’extérieur il y a cette carcasse, cette lourde charpente de nos habitudes rigidifiées, nos attitudes structurées — et structurantes, qui nous empêchent de faire le premier pas, d’ouvrir la porte des possibles.


Cette image je l’ai vécue, pas seulement dans mon couple, mais dans des relations diverses et à des niveaux d’affection variés. Mais à chaque fois, alors que je croyais que le seul souvenir de cette sculpture, comme un totem, pourrait me donner la force de ne pas laisser le drame se reproduire, de ne pas laisser l’enfant emprisonné dans l’adulte, je me retrouvais — tout comme l’autre en face — piégé dans le mécanisme du conflit, dans les rouages du ressentiment, le sable mouvant de l’appréhension, dans lequel chaque seconde qui passe semble nous éloigné inéluctablement de tout espoir, de toute possibilité de pacification.

Le pardon, le mot est lâché. Ce mot qui fascine, qui fait à la fois rêver et trembler. Ce mot qu’on idéalise, élève en chimère, au-dessus de nos réalités trop sordides. Ou pour d’autres, ce mot que l’on soumet à notre volonté, qu’on censure, qu’on encadre par des frontières méticuleusement tracées et balisées. Car oui, ici nous avons principalement deux écoles : ceux qui croient au pouvoir du pardon mais ne le font pas, comme une superstition inavouable, une croyance honteuse, à laquelle on ne peut s’abandonner complètement, par peur d’être déçu suite à une fin de non-recevoir de la partie adverse – les amis du « j’aimerais tellement lui pardonner, mais je ne sais pas si je pourrais y arriver » — ; et ceux qui à défaut de croire ou même de comprendre son pouvoir on choisit de dompter le pardon, de le tolérer mais selon leurs propres règles du jeu à eux, jeu dans lequel bien entendu ils ne perdent jamais – les défenseurs du « j’ai pardonné, mais j’ai pas oublié ».

« Le pardon est l’acte le plus égoïste que l’on peut commettre, car il a le pouvoir de libérer complètement notre seule personne du mal que l’Autre nous a fait, tout en laissant ce dernier face à sa propre culpabilité »


Mais qu’en est-il alors du pardon sans condition, du pardon palpable ? Si l’on pousse les choses à l’extrême, on doit se poser la question du pardon qui permet qu’on puisse encore aujourd’hui entendre des témoignages incroyables de pères pardonnant au meurtrier de leur enfant, de femmes pardonnant à leur violeur, de communautés entières pardonnant à leurs oppresseurs de tout un siècle. Est-ce que c’est factice ? Est-ce qu’il y a un truc ? J’ai eu beau chercher, à ce jour je n’ai pas encore trouvé les fils transparents qu’un illusionniste tirerait dans les coulisses de ces vies brisées, les effets spéciaux dont un prodigieux metteur en scène aurait su user pour magnifier ces faits divers tragiques. Finalement le seul magicien que j’ai pu découvrir au cours de mon questionnement personnel et existentiel sur le pardon, c’est Jésus. Sa doctrine subversive en son temps mais toujours révolutionnaire de nos jours a mis en lumière un pouvoir en l’être humain qui est encore trop souvent insoupçonné ou même méconnu de nos jours. Effectivement la plupart du temps on se trompe sur le pardon, et doublement. Non seulement car on sous-estime son efficacité et sa réalité dans nos vies, mais aussi car on croît à tort que le premier bénéficiaire du pardon – voire le seul – c’est le pardonné.
Une phrase que j’ai entendu un jour lors d’une prédication a complètement renversé mon ordre de pensée et ouvert mon esprit sur le vrai potentiel du pardon. « Le pardon est l’acte le plus égoïste que l’on peut commettre, car il a le pouvoir de libérer complètement notre seule personne du mal que l’Autre nous a fait, tout en laissant ce dernier face à sa propre culpabilité ».

J’ai trouvé ça extrêmement puissant ! Pour s’en rendre compte il faut se rappeler ce qu’est un conflit. L’étymologie nous aide, car un conflit se traduirait par « le fait de lutter ensemble ». Ensemble ! A y penser cela paraît invraisemblable. Alors que l’origine d’un conflit c’est la cassure qui va faire de deux personnes des ennemis se retournant l’une contre l’autre, et même dans de nombreux cas se séparant affectivement ou diplomatiquement, on apprend ici qu’en fin de compte la première chose que cette cassure crée c’est un objet en commun, une progéniture non désirée mais bel et bien présente : le conflit lui-même. C’est-à-dire, qu’aussi longtemps qu’un conflit puisse durer, les deux personnes qu’il oppose vont se lier, s’attacher, voire parfois aimer à se détester. Une fois cette notion clarifiée, je pouvais comprendre plus facilement en quoi le pardon est un privilège exclusif : il me permet, de préserver ma paix et mon bien être en refusant unilatéralement à l’autre son droit de conflit, son invitation à lutter ensemble.
Aujourd’hui, j’imagine le nombre de fois dans ma vie où j’aurais pu utiliser ce pouvoir. Je pense au temps que j’aurais gagné, aux prises de têtes que j’aurais pu m’épargner —en fin de compte tout ça n’est pas si égoïste car l’autre se rendrait bien compte à un moment de ce qu’il à aussi à gagner, de mon ancienne vie de couple qui, même si pas sauvée, aurait au moins pu être ménagée et interrompue avec plus de douceur.
Dans les évangiles on peut lire la réponse de Jésus à Pierre lui demandant combien de fois il devrait pardonner à celui qui lui ferait du mal : « tu lui pardonneras 70 fois 7 fois ». Remise dans son contexte, sa réponse évoque en fait l’infinité du pouvoir du pardon une fois que notre esprit s’ouvre à lui, et non un lourd et presque inhumain fardeau imposé par Dieu aux humains. En effet, le pardon est un gain, un don surpuissant qui nous permet de nous défaire des chaînes de la peine et de la rancœur, tout en créant chez l’autre une possibilité, pour lui aussi, de se sortir du piège mêlé de culpabilité et d’orgueil qui se refermerait petit à petit sur lui sans jamais défaire son étreinte. A partir du moment où on le comprend, on entre alors dans une réalité tout autre, où la paix se cultive et se récolte à portée de main, comme un jeu d’enfant.

[…] tout commence par-là : […] on ne peut gagner la guerre contre la haine avec la puissance du pardon que si on laisse cette dernière gagner sa première bataille en nous.


J’ai aussi pu découvrir, que le premier pas du pardon, aussi simple qu’il puisse paraître est vitale, non seulement pour la relation qui est en jeu mais aussi pour soi-même. Ce premier pas, c’est de se pardonner à soi-même. C’est parfois évident, et d’autres fois beaucoup plus complexe, mais lors d’un conflit il y a très souvent une part de culpabilité dans les deux camps. Même celui qui se considère comme lésé peut être amené soit à regretter des actions ou paroles qui ont pu blesser l’autre et, éventuellement, conduire à la réaction de ce dernier qui l’a finalement blessé à son tour ; soit carrément à conclure via des mécanismes psychologiques alambiqués qu’il est en fin de compte le seul responsable du mal qui lui a été fait. Qu’on soit le blesseur ou le blessé, se pardonner à soi même semble être quelque chose d’assez facile quand on le dit, mais j’ai eu l’occasion de me rendre compte plus d’une fois que ce dommage collatéral créé dans le conflit, cette deuxième blessure qu’est la culpabilité, est en fait bien plus dur à soigner qu’on le croit. En tous cas, tout commence par-là : de la même manière que je pense qu’on ne peut aimer l’autre sans apprendre à s’aimer soi-même d’abord, on ne peut gagner la guerre contre la haine avec la puissance du pardon que si on laisse cette-dernière gagner sa première bataille en nous.

Je suis loin d’être un saint, et l’image me nargue encore régulièrement aujourd’hui. Les émotions, l’habitude, l’instinct de défense – ou d’attaque, il y a tant de choses en nous qui nous font passer à côté de merveilleux moments, voire même de blocs de vie entiers. Mais ce qui m’aide justement c’est de penser à ce que j’ai raté, à ce que je raterais sans le pardon : tant de rires, de partages, d’amour. Le pardon est réel, j’en suis convaincu aujourd’hui. J’ai vu son pouvoir en action : dans la Bible, dans l’Histoire, dans des vies comme celle de Kim Phuc, survivante d’une attaque au Napalm dans le sud du Viêt Nam, celle du Pape Jean-Paul II, blessé grièvement lors d’une tentative de meurtre à Rome, celle de la communauté Amish, endeuillée par la tuerie dans l’école West Nickel Mines, celles des Tutsis et des Hutus, qui après la guerre civile et le génocide des premiers par les seconds vivent en paix au Rwanda.
Oui il est réel, et je veux en jouir moi aussi peut-être seul ou, je l’espère, avec tous ceux qui, s’ils le veulent bien, s’ils se pardonnent eux même d’abord et me pardonnent aussi ensuite, pourront utiliser avec moi ce pouvoir qui peut changer le monde.

Le repos

A une amie
jamais oubliée
et inoubliable
😎

« Comment une semaine peut passer aussi vite ? », à la fois désabusé et fasciné par la mécanique infaillible des sept frères Di, je me répétais inlassablement ce constat à chaque furtive entrevue avec leur aîné, qui me laissait cette impression désagréable et ironique que, en fin de compte, c’était moi le manche.

Lundi, Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi, et… Dimanche. J’avais tout essayé : les checklists, les plannings, les rappels sur mon téléphone, les bouquins pour mieux gérer son temps, en passant même par l’accusation lâche de ma copine à cette époque qui, d’après mon analyse approfondie, était la seule coupable, le nœud du problème car elle surchargeait notre emploi du temps – c’est déjà très fort, mais attendez, j’ai fait bien pire que ça. Bref autant de piètres tentatives sans succès qui me laissaient chaque fin de semaine avec cette sensation d’impuissance face au temps qui filait, toujours plus vite.

Oui, bien sûr il y avait les vacances, c’est quand même bien les vacances. Avec deux, voire, trois semaines pour les plus ambitieuses, je me lançais dans le projet fou de me couper du temps (enfin plus « nous » que « je », vu que la coupable était aussi de l’aventure), de laisser aller l’infernale heptade de jours où bon lui semble tant qu’elle nous laissait tranquille pour une période donnée. A coup de voyages vers de belles destinations, de séjours au vert alliant sport et découverte, ou simplement de breaks à la maison histoire de terminer tout ce qu’on s’était promis de faire l’année dernière, effectivement ça marchait plutôt bien — encore heureux vu les moyens mis en œuvre. Mais pour combien de temps ? Car justement le temps, lui, a bien le mérite de respecter sa part du contrat, nous laisser nous pavaner insouciant pendant qu’il continue de faire fonctionner à plein régime sa machine bien huilée des jours de la semaine, et c’est là que ça fait mal. Lui il a travaillé en notre absence, et il n’a pas fait semblant : la pile de courrier qui se déverse sur nous à l’ouverture de la boîte aux lettres, la liste infinie de mails et le téléphone qui nous harcèlent dès le lundi matin, les factures bien lourdes qui, apparemment, n’attendaient que nos têtes bronzées et nos poches bien vides pour nous assaillir. Finalement, le retour de vacance, un retour à la réalité, me ramenait bien vite à mon constat de fin de semaine, à ma question désespérée, même si là elle portait sur presque un mois entier. « Donc quoi ? Il faut passer sa vie en vacances sans jamais revenir, c’est ça la solution ? »

Entre devenir milliardaire pour pouvoir se la couler douce toute sa vie, et vivre en ermite loin du monde pour se libérer de son rythme effréné, cette solution que j’envisageais un instant se révélait plutôt être un cul de sac. Jusqu’ici ça peut paraître banal et même amusant. Mais en y repensant aujourd’hui, je me rends compte que j’y suis resté très longtemps dans ce cul de sac, trop longtemps. En fait assez longtemps pour abandonner peu à peu tout ce qui était en dehors du trio travail, famille/couple, et église. Assez longtemps, pour commencer à ressentir la frustration de quelqu’un qui voit d’autres personnes, apparemment, vivre leur vie pendant que je rêvais la mienne. Assez longtemps, pour que finalement mon couple ne puisse plus tenir, et il y avait bien d’autres raisons importantes à cela, mais mon incompréhension et mon déni du besoin légitime que mon ex avait de simplement passer du temps avec moi a joué un rôle dans ma décision soudaine de rompre avec elle, même si ça faisait plus de cinq ans qu’on était ensemble et que c’était le jour de son anniversaire – je vous avais prévenu…

En lisant tout ça on peut se demander comment aujourd’hui j’ai pu me sortir de cette voie sans issue où, avec le temps qui s’écoulait autour de moi, ma vie s’effritait peu à peu. En tous cas, même moi j’ai parfois du mal à y croire. Et pourtant, il y a bien eu une issue de secours qui s’est présentée à moi, ou plutôt deux : la vérité et l’amour.

Effectivement, ça s’est passé en deux temps, et avec deux sources de motivation différentes.
Pour la vérité, il s’agit de ce que j’ai trouvé en me rapprochant de Dieu. J’étais déjà, aux dires de mon entourage et selon une expression commune qui me dérange un peu, « très pratiquant », mais ça n’empêche qu’il y avait pas mal de choses essentielles de la foi chrétienne que je n’avais pas encore comprises, et des choses que je ne pratiquais pas, justement.
Dans la Bible, on trouve de nombreuses références au fait que Dieu est maître du temps, à la différence de nous qui le subissons. Jusqu’ici c’est à priori simple et commun vu la notion assez générale d’un Dieu omnipotent, tout-puissant, répandue au moins dans la plupart des religions monothéistes. En revanche, on retrouve aussi de nombreuses références à une notion un peu plus difficile à appréhender : le sabbat, shabbat ou chabbat. Même si ce n’est pas toujours par ce mot signifiant cessation en hébreu qu’il est évoqué dans la Bible, on retrouve souvent le concept de repos volontaire où l’on fait le choix d’arrêter de travailler, de produire, de faire, conformément à la volonté de Dieu.
En ce qui me concernait, en plus de ne pas l’appliquer, je me suis longtemps demandé pour quelle raison ce sabbat devrait me faire arrêter de faire quoi que ce soit pendant une journée entière, même le dimanche. En effet, un des problèmes que je rencontrais pendant mes semaines sans répit, était que même le week-end je me retrouvais débordé, pas par le travail certes, mais par tout ce que je ne faisais pas pendant la semaine : courses, ménage, cuisine, divertissement, rencontre d’amis ou de parents et église, entre autres. C’était malheureusement très facile de remplir ces deux petites journées, où même le divertissement — que je n’ai pas ajouté à la liste par erreur, devenait un devoir étant donné qu’au milieu de toutes ces activités relativement contraignantes, il fallait se divertir pour au moins justifier l’appellation week-end. Alors, comment se permettre de perdre toute une journée alors qu’il y a tant de choses à faire. C’est là que ça devient intéressant.
Plus haut, j’ai évoqué le retour à la réalité en parlant de la fin des vacances. A cette époque, ma réalité c’était que je n’arrivais pas à faire tout ce que j’avais à faire pendant la semaine, même pire c’était littéralement impossible et la to-do liste grandissait inexorablement. En fait, en me recentrant sur ma foi chrétienne j’ai compris que le sabbat, et plus généralement le repos volontaire voulue par Dieu, était une vérité à laquelle je pouvais me rattacher pour venir briser cette réalité négative.

Cette vérité se présente sous la forme d’un contrat de confiance. D’un côté on s’engage à faire du mieux que l’on peut ce que l’on a à faire, en le faisant comme Dieu le demande, sauf sur une période précise où l’on choisit de se reposer et de faire confiance à Dieu pour tout ce qu’on n’a pas eu le temps de faire jusque-là. De son côté, Dieu s’engage à nous prémunir de tout effet négatif résultant éventuellement de ce qu’on ne fait pas pendant notre période de repos, en nous faisant confiance pour qu’on fasse les choses comme il le demande pendant le reste du temps.
En pratique, j’ai choisi le samedi pour mon sabbat. Pas du tout par tradition – le sabbat est bien censé être le samedi et non le dimanche à la différence de ce que je pensais, mais plutôt par une habitude prise au cours d’une année et demie d’expatriation au Qatar. Paradoxalement, ce pays de la péninsule arabique, comme l’émirat de Dubaï, est surtout associé au luxe et aux loisirs, alors qu’en fin de compte on y travaille ENORMEMENT (et je pèse mes mots). Je ne peux pas comparer mon expérience à celle des travailleurs les plus démunis là-bas, dont la force et la rage de vivre m’a bien plus marqué que les voitures de luxe et les centres commerciaux somptueux. Mais tout de même, là-bas je travaillais tous les jours sauf le vendredi. Ça m’a fait bizarre, mais avec le temps je m’y suis fait. Et quand finalement on m’a donné mon samedi du fait d’une baisse d’activité sur mon projet, croyez-moi ou non, mais au début je ne savais pas quoi faire d’un jour de repos en plus. Imaginez-vous, après plus d’un an à travailler comme un forcené tout en réussissant à caser mes activités personnelles en semaine et pendant un week-end d’un jour, cette grâce d’un samedi libre me paraissait presque de trop. Mais ça n’a pas duré.

Motivé par la Bible et par mon propre corps qui criait au surmenage, j’ai finalement testé l’expérience du sabbat. Et le premier samedi j’ai commencé fort : grasse matinée, piscine, spa et dîner au restaurant. Un petit détail mais qui a son importance, étant célibataire avant et pendant mon séjour là-bas, j’ai pu profiter de ces activités en tête à tête avec moi-même. Ça peut paraître sinistre, mais vous verrez un peu plus loin pourquoi ça m’a été bénéfique. Donc, le premier samedi fut royal ou plutôt émirien, mais comme n’est pas Qatari qui veut, je me suis vite calmé pour revenir à un train de vie normal et à des plaisirs plus simples. Au fil des samedis de repos, je redécouvrais les joies de la lecture par loisir, de la cuisine pour le plaisir, et de la glande… pour la glande, c’est-à-dire le farniente (en passant, farniente c’est nerienfaire en italien).
Avant cette application du sabbat je faisais déjà de mon mieux pour essayer de suivre les commandements de Dieu (qui sont plus des bons conseils de vie en fait, c’est en les appliquant qu’on s’en rend compte), mais de manière surprenante la liste de tâches, que j’aurais en temps normal chercher désespérément à réduire pendant mon samedi devenu libre, s’est mise à rétrécir d’elle-même. Pour moi il y a deux explications à ça. La première, probablement difficile à concevoir mais en laquelle je crois, c’est qu’en effet Dieu a tenu sa part du contrat : par exemple en permettant qu’une personne me prépare spontanément et régulièrement un gros plat m’évitant de cuisiner pour la semaine, ou encore en débloquant soudainement un problème compliqué avec ma banque m’épargnant la longue file d’attente avant un entretien avec mon conseiller. Certains appellent ça des coïncidences heureuses… Et la seconde, plus concrète, c’est qu’en me mettant dans cet état d’esprit de repos volontaire, je me retrouvais assez vite à prendre du recul sur ma vie, en général, et sur tous mes petits problèmes, en particulier. Par suite, je commençais à réaliser que tel rendez-vous ou telle tâche n’était finalement pas si important que ça, voire même pas nécessaire du tout.
L’un dans l’autre, le contrat de confiance proposé par Dieu fonctionnait bien, mon insurmontable to-do liste se tassait pendant que moi je profitais d’un repos salvateur, que demander de plus ?

A priori rien. J’appliquais fièrement ma solution magique et parlais à qui voulait l’entendre de ses effets positifs sur mon rythme, ma vie, qui avait repris un peu son souffle. Cependant je sentais au fond de moi que quelque chose manquait mais sans me l’avouer, par peur que mon issue de secours n’en soit pas vraiment une, ou par religion superstitieuse qui me masquait une découverte plus grande encore. Cette deuxième issue de secours, qui vient en fait compléter la première, cette fois ce n’est pas dans la Bible que je l’ai trouvé. Et pourtant j’aurais pu, j’aurais dû ! Oui, aujourd’hui je me sens bête de ne pas l’avoir vu ce point essentiel plus tôt. Comme le nez au milieu de la figure, ou comme l’éléphant au milieu du salon : inoffensif et résolument bon quand on en prend soin, il devient un problème, et un gros, quand on ne lui prête aucune attention.
La foi chrétienne est fondée sur l’amour, l’amour de Dieu d’abord et l’amour des autres. C’est ce que Jésus lui-même n’a cessé de rappeler au travers de ses enseignements bienveillants à ses disciples et de ses reproches accusateurs aux religieux de son époque, en particulier dans cette allocution puissante : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. C’est le premier et le plus grand commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes. » C’est à la fois beau et lourd de sens, mais encore faut-il déceler dans cette parole une clé que je n’ai pas réalisé, en tous cas pas par moi-même.
J’ai bien dit que j’étais célibataire avant et pendant mon expatriation, mais je n’ai pas parlé de la fin de celle-ci. J’ai eu la chance de vivre une très belle histoire avec celle qui, au départ comme amie, a pris une place importante dans ma vie et a été à l’origine de ma deuxième issue de secours. Une histoire trop courte malheureusement mais qui valait la peine d’être vécue et qui m’a beaucoup appris. Tristement, je pense que c’est entre autres en sentant une sorte de défaut dans mon amour envers elle, qu’elle a vite compris mon problème. En effet, aimer son prochain comme soi-même, nécessite forcément de commencer par s’aimer soi-même. Or malgré toutes mes attentions, ma volonté d’être là pour elle — exacerbée par ma désastreuse expérience avec mon ex, malgré le début d’une relation, je suppose, amoureuse ; c’est sur la base d’une comparaison entre ce que je faisais pour moi-même et ce que je faisais (ou aimerais faire) pour mon prochain, pour elle entre autres, qu’elle m’a percée à jour.

L’amour de soi, à la différence de l’amour propre, n’est pas ce qu’on recherche dans les yeux des autres, dans les miroirs, c’est ce qu’on trouve en nous-même et que les autres peuvent déceler en nous observant.

« Tu ne t’aimes pas ! ». Aussi brutal que ça peut sonner, elle m’a dit ces mots de manière très posée alors qu’on discutait de comment je gérais mon temps, et de la multitude de chose que je me donnais à faire en réussissant péniblement à n’en faire qu’une partie et même pas avec les résultats escomptés. J’avais sûrement déjà entendu ça, peut-être avec d’autres mots, je l’avais déjà entraperçu lors d’exercices de bilan personnel, mais c’était la première fois que je le comprenais vraiment. Comme toute vérité qui vient nous remettre en question, je sentais en moi qu’elle avait mis le doigt sur quelque chose, sur une faille que j’avais laissé devenir un gouffre. Toutes les choses que j’avais perdues auparavant du fait de mon rapport problématique au temps, toute cette frustration de sentir ma vie s’écouler hors de moi comme une hémorragie, cela partait paradoxalement d’une petite blessure en moi mais qui avait des conséquences désastreuses. L’amour de soi, à la différence de l’amour propre, n’est pas ce qu’on recherche dans les yeux des autres, dans les miroirs, c’est ce qu’on trouve en nous-même et que les autres peuvent déceler en nous observant. Et elle, avec raison, ne l’avait pas décelé en moi.
Malgré, la difficulté d’admettre une telle lacune, j’ai petit à petit réussi à reconstruire cet amour de moi. Je ne suis pas allé jusqu’à chercher l’origine de cette lacune qui pourrait probablement m’éclairer et pour ça la psychologie ou d’autres moyens seraient sûrement utiles. Mais j’ai simplement commencé à m’aimer par de petites attentions, comme on montre à quelqu’un qu’on l’aime avec des cadeaux, des paroles positives et encourageantes, la primauté sur d’autres choses passant au second plan, et surtout du temps. Là où ma solitude dans les restaurants ou dans les spas pouvait passer pour une triste situation relationnelle – alors que j’étais en couple d’ailleurs, il s’agissait en fait d’une belle histoire d’amour renaissante entre moi et moi-même. Au fil de cette idylle autarcique j’ai pu découvrir beaucoup sur ma personne et surtout enfin effacer cette frustration d’une vie érodée car laissée négligemment à la merci du temps qui passe.
En fait ce que j’avais eu la chance de découvrir dans le sabbat, c’était qu’en m’en remettant à Dieu je pouvais décider de dire « PAUSE » au temps, au train inarrêtable de la semaine, ne serait-ce qu’un jour sur sept. Mais la limite à ce pouvoir, c’est que si je me contentais simplement de ça, je me retrouvais juste avec de mini-vacances disséminées sur chacune de mes semaines et toujours avec le même constat, la même impuissance pendant les six autres jours. Avec la vérité j’avais remporté une victoire sur la réalité, j’avais conquis un jour. Mais avec l’amour, par son interpellation, mon amie m’a permis de prendre conscience que je méritais quelque chose de plus que ça, quelque chose que Dieu lui-même voulait déjà me faire comprendre derrière son sabbat et toutes les mentions de l’amour dans sa parole.

En apprenant à m’aimer, en acceptant de m’aimer, je pouvais enfin regarder en face le temps et lui dire, premièrement, que j’avais le pouvoir d’interrompre à des moments donnés son emprise frustrante au travers de la toute-puissance de Dieu et son contrat de confiance, et surtout que je — et Dieu lui aussi, m’aimais trop pour que je puisse continuer de subir ses effets négatifs sur ma vie. Plus qu’une bataille pour un simple jour de repos sacré, j’avais gagné une guerre pour ma vie tout entière.

Je vais un peu casser le happy-end, mais je tiens à être honnête. J’ai encore beaucoup de chemin à faire, que ce soit dans le domaine de la gestion du temps, comme dans celui de de la vie amoureuse et de l’équilibre amour de soi / amour des autres. Mais ce dont je suis certain c’est qu’avec la vérité et l’amour que Dieu me donne de lire dans sa parole et de vivre jour après jour, comme le disent si bien les mots de l’apôtre Paul, je suis capable dès aujourd’hui de racheter le temps et un jour, je l’espère, d’aimer ma femme comme mon propre corps car celui qui aime sa propre femme s’aime lui-même.

La gifle

Je me souviendrai toujours de ce moment. Séance nocturne de révisions à la bibliothèque, on était en train de tout donner avec mon Asian Bro pour préparer les partiels de fin de semestre, pendant que la plupart des étudiants aux alentours — si ce n’est tout le campus, faisaient la fête et pas qu’à moitié. Deux fois par an, les différentes facultés de cette université dans le sud-ouest de l’Allemagne ouvrent traditionnellement leurs bâtiments pour une énorme soirée étudiante qui clôt chaque semestre. Le genre de soirée qu’on ne rate pas ! Sauf quand on a un examen de comptabilité qui peut vous faire rater tout un semestre de génie mécanique. Ça sonne faux, non ? Bon, ne me demandez pas comment ça a pu arriver, je ne saurai pas l’expliquer, et de toute façon nous sommes ici pour un tout autre sujet.

Alors qu’on prenait une courte pause, café pour moi et Red Bull pour lui – la troisième qu’il descendait avec trois autres victimes en attente dans son sac, on a juste parlé un peu de tout et de rien : principalement de sa prochaine potentielle crise cardiaque, des examens aussi, puis de la soirée dehors, et d’encore beaucoup d’autres choses qui nous ont finalement conduit à la religion. Et c’est là que c’est arrivé, quand il m’a mis une grosse gifle.

Ça avait la même sensation mais non il ne m’a pas vraiment frappé – bien que son taux de taurine dans le sang à ce moment aurait pu l’entraîner dans une bagarre générale avec les fêtards de dehors. En fait, il m’a giflé verbalement. J’avais l’habitude qu’il soit parfois très franc et à la limite de l’insulte avec sa sincérité sans remords, mais je le remettais simplement à sa place sans que ça devienne toute une histoire. Cette fois, c’était différent. Même s’il savait bien que j’étais plutôt un fervent croyant, il a argumenté sur la véritable pertinence des croyances, jusque-là pas de problème et c’était même très intéressant. Mais juste après, il a unilatéralement clos le débat avec un « De toute façon, la religion c’est pour les faibles ».

J’étais sans voix. Premièrement, parce que je ne savais pas si je détestais ou j’adorais ce niveau de franchise. On est souvent tellement habitués aux discussions quotidiennes désespérément neutres avec nos collègues, nos amis et même nos proches, que ça peut être émotionnellement déroutant d’encaisser une affirmation aussi sincère, apportant un peu de piment à une discussion tout en touchant une corde sensible. Et deuxièmement parce que j’étais complètement pommé : j’avais déjà eu plusieurs discussions sur la religion et la spiritualité, qui avaient été comme des exercices pratiques pour m’apprendre à débattre sur le christianisme, pourtant, je n’étais clairement pas préparé à ça ! Qu’est-ce que je pouvais bien lui répondre ? Y avait-il quelque chose à répondre? Après quelques secondes, qui me semblèrent des heures, je lui rétorquais finalement un « N’importe quoi ! » mal assuré, et on en est resté là. Cependant, cette gifle verbale a laissé une blessure, assez petite pour être oubliée rapidement, et assez profonde pour me rappeler parfois – même des années après, que peut-être croire en Dieu faisait de moi une personne faible.

C’était moi, il y a presque dix ans. Les choses ont beaucoup changé, et maintenant je peux dire fièrement que je suis capable de répondre à mon ami, et le surtout à mes propres doutes. Mais, avant de vous donner ma réplique cinglante, mon infaillible parade contre n’importe quelle gifle, je dois vous présenter quelqu’un. Vous le connaissez peut-être déjà puisqu’il est mondialement connu et même notre récent quarantine-challenge mondial a vu son nom hashtaggé devenir viral avec cette citation : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre ». Lourd! Il est surtout connu en France, et malheureusement même là, sa renommée en tant que grand scientifique a éclipsé ce que l’on pourrait appeler une fascinante conversion de toute une vie au christianisme. (Ne vous y trompez pas et s’il vous plaît lisez jusqu’au bout, car je ne serai pas le 33.742.016ème à utiliser l’argument des conversions tardives de scientifiques après qu’ils aient nié l’existence de Dieu pendant la majeure partie de leur vie, il ne s’agit pas du tout de ça)

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre »

Blaise Pascal

Blaise PASCAL, né le 19 juin 1623, décédé le 19 août 1662. Ce qui frappe premièrement les gens quand ils regardent sa vie, c’est le décès prématuré. Pourtant ça ne devrait pas. Au XVIIe siècle, en France, l’espérance de vie était d’environ 20 ans et un peu plus élevée pour la haute bourgeoise dont il faisait partie. Il est mort assez jeune, certes, mais ce qui frappe en second lieu, et ce n’était pas anodin même pour le 17ème siècle, c’est son génie extrêmement productif. Inventions, mathématiques, physique, philosophie, en un peu plus de 20 ans, il a frappé tous azimuts, impactant grandement la pensée du monde occidental à l’époque et influençant encore notre monde aujourd’hui : la première calculatrice mécanique et le principe de la presse hydraulique, l’un des premiers théorèmes de géométrie projective et les premiers concepts de calcul de probabilités, la démonstration de l’existence du vide et la définition de la pression hydrostatique, la notion philosophique de l’ordre et le fameux pari de Pascal.

Cela pourrait déjà être un héritage étonnant, mais ce qui le rend légendaire, c’est qu’il a réalisé tout cela en dépit de la douloureuse maladie incurable qui l’a continuellement handicapé, la même qui a finalement causé à sa mort après trois dernières années d’intense souffrance. À un moment de sa vie, cette maladie a eu un impact très négatif sur sa personnalité et ses œuvres, mais elle l’a finalement rapproché de Dieu. Pourtant, ce n’était pas ce que nous pouvions légitimement imaginer : un besoin de croire en quelque chose de plus grand que sa richesse, plus grand que sa science et celle des médecins, assez grand pour lui donner l’espoir d’être guéri de sa maladie. Non, étonnamment, c’était le contraire : une envie d’accepter son état diminué afin de mieux appréhender un Dieu qu’il connaissait déjà depuis sa jeunesse. C’est assez extrême : il disait même que « la maladie est l’état naturel des chrétiens ». Cependant, en mettant de côté l’aspect masochiste de cet état d’esprit, il est intéressant de voir ici à quel point sa relation avec Dieu était profonde et passionnée.

Personnellement, je me suis demandé, quand ? Quand dans une vie aussi chargée et rythmée pouvait-on trouver le temps de chercher Dieu : de construire une relation avec lui ? Il n’a pas seulement été plutôt précoce dans ses travaux scientifiques — à 16 ans il a publié un théorème de géométrie encore connu aujourd’hui sous le nom de théorème de Pascal, en fait il a consacré toute sa courte vie à élargir ses connaissances et celle du monde à la même occasion. En réalité, il a construit cette relation de nombreuses manières tout au long de sa vie, faisant de sa conversion au christianisme une ascension progressive vers le Très-Haut. Contrairement à la pensée commune de l’époque, Blaise Pascal n’était ni un chrétien converti sur son lit de mort, imperméable à la religion jusqu’à ce que son temps soit venu ; ni le mondain que son style de vie et sa compagnie extravagants semblaient trahir pendant les quelques années où il s’est éloigné de la religion. En plus de la forte éducation chrétienne reçue de son père pendant son enfance, sa vie spirituelle au fil des années a été ponctuée par quelques événements particuliers et marquants:
– vers 1631 encore jeune garçon, il est frappé par les puissants arguments en faveur de la religion que son père oppose à de célèbres défenseurs du courant de pensée libertin qu’il connaissait,
– en 1646 il découvre la pensée de Cornelius Jansen dans son  Discours sur la réforme de l’homme intérieur,
– en 1651 il publie un traité sur le vide dans lequel il démontre l’existence du vide en opposition à la plupart des scientifiques et de l’Église,
– une nuit de 1654 il vit une expérience mystique qu’il transcrit immédiatement dans une œuvre intitulée Mémorial,
– et en 1656 il est témoin de la guérison miraculeuse de sa nièce qui souffrait d’une maladie incurable.
Tous ces événements, et avant que sa maladie ne le fasse aussi, ont contribué à le conduire à la fois toujours plus près de Dieu et à une révélation : le mélange paradoxal de grandeur et de misère dans l’homme, et son équilibre complexe entre l’infini et le néant.

Poussé par un voyage intense et intime, Blaise Pascal, approchant de la dernière étape, affirme dans ses notes qui composent l’œuvre inachevée, Pensées, que Dieu est la seule vérité, et qu’en fin de compte le croyant l’emporte sur le mathématicien. Cela, seulement si une condition nécessaire est validée : être humble, accepter sa faiblesse inhérente pour pouvoir atteindre Dieu et profiter de sa grâce. Pour le savant et le chrétien qu’il était, ça a dû être à la fois terrifiant et soulageant d’arriver à une telle conclusion, en tous cas il a fait son choix et dans une ultime tentative, il encourage les lecteurs à faire de même, à faire leur propre pari : parier que Dieu existe ou qu’il n’existe pas ?

La richesse, l’intelligence, la renommée, Blaise Pascal avait tout ce que notre société associerait au fait d’être fort. Bien sûr, sa maladie était comme une fissure dans la façade impeccable qu’alors on se devait de maintenir et de présenter tous les jours – et aujourd’hui encore en fait. Mais oublions les apparences. En lui, on pouvait sans aucun doute trouver de la force, la force d’un fils aîné, la force d’un garçon orphelin de mère, la force d’un jeune scientifique qui n’a pas peur d’affronter ses pairs plus âgés et l’Église, la force d’un homme impuissant à lutter contre une douleur qui ne cesse de croître et l’inéluctabilité d’une mort imminente mais assez fort pour les supporter et refuser d’abandonner son œuvre. Tout en lui était fort, et je suppose que mon pote serait d’accord là-dessus. Alors nous y voilà, je peux enfin révéler ce que j’aurais aimé répondre à cette gifle, quelque chose de simple et puissant à la fois. J’aurais dit : « Oui, tu as raison, je suis faible ». Ah ? C’est pas ce que vous attendiez ?

En fait, il n’y a aucun doute pour moi sur le fait qu’être fort est une bonne chose et que, autant que je le peux, je devrais rester fort face aux difficultés et au peines de ma vie, néanmoins avec les années j’en suis venu à croire que tu ne peux juste pas être fort tout le temps. Un jour, quelque chose te brisera. Ok, tu seras probablement en mesure de te remettre sur pieds et d’être fort à nouveau pendant de nombreuses années encore, mais ce n’est pas une certitude, ni le fait qu’une autre vague ne viendra jamais après la première, percutant et démolissant tout ce qui avait été reconstruit depuis. Et puis, j’ai eu la chance d’apprendre que Dieu ne veut pas que je sois fort tout le temps, et qu’il ne m’a même pas créé pour l’être d’ailleurs. Il m’a créé, moi et tous les autres êtres humains, avec une multitude de capacités étonnantes nous permettant de réaliser de grandes choses comme l’ont fait Blaise Pascal et d’autres encore. Parmi ces capacités, il y a une conscience précise de nos limites, de notre faiblesse par rapport à tant de choses, telles que la mort. Bien qu’on refuse souvent d’admettre cette faiblesse, pendant une bonne partie de notre vie — ou sa totalité pour certains d’entre nous, même si nous l’oublions grâce à nos emplois, notre vie de famille, nos divertissements ; elle est là, toujours, attendant un jour, même le dernier, pour faire irruption dans notre vie. Donc, au lieu de me battre contre elle, j’ai appris à l’embrasser et être en paix avec elle. Ironiquement, je crois que c’est le moyen qui nous est donnée afin, d’une manière ou d’une autre, d’être fort tout le temps : en admettant que nous nous ne pouvons pas, que seulement avec lui nous pouvons faire face à tout, à tout moment, parce qu’il est le seul à pouvoir le faire.

Je ne suis pas faible parce que je crois en Dieu, je crois en Dieu parce que je suis faible.

Pour moi, c’est là que tout commence. Blaise Pascal l’a découvert, et jusqu’à son dernier souffle, il vivait ce concept, bénéficiant de la paix qu’il pouvait en tirer. Ses derniers mots furent : « Que Dieu ne m’abandonne jamais ». Ils peuvent être considérés comme les derniers mots empreints de peur d’un homme devenu faible et sur son lit de mort, face à l’inconnu. Au contraire, je pense que c’était le dernier message courageux d’un chrétien qui a accepté sa faiblesse tout au long de sa vie, physiquement et spirituellement, afin d’être rendu plus fort par sa foi, et qui savait que tout ce qu’il a réalisé sur terre ainsi que tout ce qu’il réaliserait dans le ciel dépendait de Dieu. Maintenant, en ce qui me concerne, j’ai enfin été en mesure de répondre à la critique de mon ami et à mon propre questionnement. Pour moi, en tant que chrétien, je suis défini par la faiblesse. Mais pas exactement celle à laquelle mon ami pensait quand il m’a giflé. Il m’a fallu des années pour comprendre qu’il était courageux d’accepter ce genre de faiblesse. Une faiblesse paradoxalement audacieuse. Celle qui, une fois comprise avec reconnaissance, nous conduit aux « parvis de la maison de l’Eternel » où tout ce dont nous avons toujours eu besoin nous attend.

Blaise Pascal