Je me souviendrai toujours de ce moment. Séance nocturne de révisions à la bibliothèque, on était en train de tout donner avec mon Asian Bro pour préparer les partiels de fin de semestre, pendant que la plupart des étudiants aux alentours — si ce n’est tout le campus, faisaient la fête et pas qu’à moitié. Deux fois par an, les différentes facultés de cette université dans le sud-ouest de l’Allemagne ouvrent traditionnellement leurs bâtiments pour une énorme soirée étudiante qui clôt chaque semestre. Le genre de soirée qu’on ne rate pas ! Sauf quand on a un examen de comptabilité qui peut vous faire rater tout un semestre de génie mécanique. Ça sonne faux, non ? Bon, ne me demandez pas comment ça a pu arriver, je ne saurai pas l’expliquer, et de toute façon nous sommes ici pour un tout autre sujet.

Alors qu’on prenait une courte pause, café pour moi et Red Bull pour lui – la troisième qu’il descendait avec trois autres victimes en attente dans son sac, on a juste parlé un peu de tout et de rien : principalement de sa prochaine potentielle crise cardiaque, des examens aussi, puis de la soirée dehors, et d’encore beaucoup d’autres choses qui nous ont finalement conduit à la religion. Et c’est là que c’est arrivé, quand il m’a mis une grosse gifle.

Ça avait la même sensation mais non il ne m’a pas vraiment frappé – bien que son taux de taurine dans le sang à ce moment aurait pu l’entraîner dans une bagarre générale avec les fêtards de dehors. En fait, il m’a giflé verbalement. J’avais l’habitude qu’il soit parfois très franc et à la limite de l’insulte avec sa sincérité sans remords, mais je le remettais simplement à sa place sans que ça devienne toute une histoire. Cette fois, c’était différent. Même s’il savait bien que j’étais plutôt un fervent croyant, il a argumenté sur la véritable pertinence des croyances, jusque-là pas de problème et c’était même très intéressant. Mais juste après, il a unilatéralement clos le débat avec un « De toute façon, la religion c’est pour les faibles ».

J’étais sans voix. Premièrement, parce que je ne savais pas si je détestais ou j’adorais ce niveau de franchise. On est souvent tellement habitués aux discussions quotidiennes désespérément neutres avec nos collègues, nos amis et même nos proches, que ça peut être émotionnellement déroutant d’encaisser une affirmation aussi sincère, apportant un peu de piment à une discussion tout en touchant une corde sensible. Et deuxièmement parce que j’étais complètement pommé : j’avais déjà eu plusieurs discussions sur la religion et la spiritualité, qui avaient été comme des exercices pratiques pour m’apprendre à débattre sur le christianisme, pourtant, je n’étais clairement pas préparé à ça ! Qu’est-ce que je pouvais bien lui répondre ? Y avait-il quelque chose à répondre? Après quelques secondes, qui me semblèrent des heures, je lui rétorquais finalement un « N’importe quoi ! » mal assuré, et on en est resté là. Cependant, cette gifle verbale a laissé une blessure, assez petite pour être oubliée rapidement, et assez profonde pour me rappeler parfois – même des années après, que peut-être croire en Dieu faisait de moi une personne faible.

C’était moi, il y a presque dix ans. Les choses ont beaucoup changé, et maintenant je peux dire fièrement que je suis capable de répondre à mon ami, et le surtout à mes propres doutes. Mais, avant de vous donner ma réplique cinglante, mon infaillible parade contre n’importe quelle gifle, je dois vous présenter quelqu’un. Vous le connaissez peut-être déjà puisqu’il est mondialement connu et même notre récent quarantine-challenge mondial a vu son nom hashtaggé devenir viral avec cette citation : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre ». Lourd! Il est surtout connu en France, et malheureusement même là, sa renommée en tant que grand scientifique a éclipsé ce que l’on pourrait appeler une fascinante conversion de toute une vie au christianisme. (Ne vous y trompez pas et s’il vous plaît lisez jusqu’au bout, car je ne serai pas le 33.742.016ème à utiliser l’argument des conversions tardives de scientifiques après qu’ils aient nié l’existence de Dieu pendant la majeure partie de leur vie, il ne s’agit pas du tout de ça)

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre »

Blaise Pascal

Blaise PASCAL, né le 19 juin 1623, décédé le 19 août 1662. Ce qui frappe premièrement les gens quand ils regardent sa vie, c’est le décès prématuré. Pourtant ça ne devrait pas. Au XVIIe siècle, en France, l’espérance de vie était d’environ 20 ans et un peu plus élevée pour la haute bourgeoise dont il faisait partie. Il est mort assez jeune, certes, mais ce qui frappe en second lieu, et ce n’était pas anodin même pour le 17ème siècle, c’est son génie extrêmement productif. Inventions, mathématiques, physique, philosophie, en un peu plus de 20 ans, il a frappé tous azimuts, impactant grandement la pensée du monde occidental à l’époque et influençant encore notre monde aujourd’hui : la première calculatrice mécanique et le principe de la presse hydraulique, l’un des premiers théorèmes de géométrie projective et les premiers concepts de calcul de probabilités, la démonstration de l’existence du vide et la définition de la pression hydrostatique, la notion philosophique de l’ordre et le fameux pari de Pascal.

Cela pourrait déjà être un héritage étonnant, mais ce qui le rend légendaire, c’est qu’il a réalisé tout cela en dépit de la douloureuse maladie incurable qui l’a continuellement handicapé, la même qui a finalement causé à sa mort après trois dernières années d’intense souffrance. À un moment de sa vie, cette maladie a eu un impact très négatif sur sa personnalité et ses œuvres, mais elle l’a finalement rapproché de Dieu. Pourtant, ce n’était pas ce que nous pouvions légitimement imaginer : un besoin de croire en quelque chose de plus grand que sa richesse, plus grand que sa science et celle des médecins, assez grand pour lui donner l’espoir d’être guéri de sa maladie. Non, étonnamment, c’était le contraire : une envie d’accepter son état diminué afin de mieux appréhender un Dieu qu’il connaissait déjà depuis sa jeunesse. C’est assez extrême : il disait même que « la maladie est l’état naturel des chrétiens ». Cependant, en mettant de côté l’aspect masochiste de cet état d’esprit, il est intéressant de voir ici à quel point sa relation avec Dieu était profonde et passionnée.

Personnellement, je me suis demandé, quand ? Quand dans une vie aussi chargée et rythmée pouvait-on trouver le temps de chercher Dieu : de construire une relation avec lui ? Il n’a pas seulement été plutôt précoce dans ses travaux scientifiques — à 16 ans il a publié un théorème de géométrie encore connu aujourd’hui sous le nom de théorème de Pascal, en fait il a consacré toute sa courte vie à élargir ses connaissances et celle du monde à la même occasion. En réalité, il a construit cette relation de nombreuses manières tout au long de sa vie, faisant de sa conversion au christianisme une ascension progressive vers le Très-Haut. Contrairement à la pensée commune de l’époque, Blaise Pascal n’était ni un chrétien converti sur son lit de mort, imperméable à la religion jusqu’à ce que son temps soit venu ; ni le mondain que son style de vie et sa compagnie extravagants semblaient trahir pendant les quelques années où il s’est éloigné de la religion. En plus de la forte éducation chrétienne reçue de son père pendant son enfance, sa vie spirituelle au fil des années a été ponctuée par quelques événements particuliers et marquants:
– vers 1631 encore jeune garçon, il est frappé par les puissants arguments en faveur de la religion que son père oppose à de célèbres défenseurs du courant de pensée libertin qu’il connaissait,
– en 1646 il découvre la pensée de Cornelius Jansen dans son  Discours sur la réforme de l’homme intérieur,
– en 1651 il publie un traité sur le vide dans lequel il démontre l’existence du vide en opposition à la plupart des scientifiques et de l’Église,
– une nuit de 1654 il vit une expérience mystique qu’il transcrit immédiatement dans une œuvre intitulée Mémorial,
– et en 1656 il est témoin de la guérison miraculeuse de sa nièce qui souffrait d’une maladie incurable.
Tous ces événements, et avant que sa maladie ne le fasse aussi, ont contribué à le conduire à la fois toujours plus près de Dieu et à une révélation : le mélange paradoxal de grandeur et de misère dans l’homme, et son équilibre complexe entre l’infini et le néant.

Poussé par un voyage intense et intime, Blaise Pascal, approchant de la dernière étape, affirme dans ses notes qui composent l’œuvre inachevée, Pensées, que Dieu est la seule vérité, et qu’en fin de compte le croyant l’emporte sur le mathématicien. Cela, seulement si une condition nécessaire est validée : être humble, accepter sa faiblesse inhérente pour pouvoir atteindre Dieu et profiter de sa grâce. Pour le savant et le chrétien qu’il était, ça a dû être à la fois terrifiant et soulageant d’arriver à une telle conclusion, en tous cas il a fait son choix et dans une ultime tentative, il encourage les lecteurs à faire de même, à faire leur propre pari : parier que Dieu existe ou qu’il n’existe pas ?

La richesse, l’intelligence, la renommée, Blaise Pascal avait tout ce que notre société associerait au fait d’être fort. Bien sûr, sa maladie était comme une fissure dans la façade impeccable qu’alors on se devait de maintenir et de présenter tous les jours – et aujourd’hui encore en fait. Mais oublions les apparences. En lui, on pouvait sans aucun doute trouver de la force, la force d’un fils aîné, la force d’un garçon orphelin de mère, la force d’un jeune scientifique qui n’a pas peur d’affronter ses pairs plus âgés et l’Église, la force d’un homme impuissant à lutter contre une douleur qui ne cesse de croître et l’inéluctabilité d’une mort imminente mais assez fort pour les supporter et refuser d’abandonner son œuvre. Tout en lui était fort, et je suppose que mon pote serait d’accord là-dessus. Alors nous y voilà, je peux enfin révéler ce que j’aurais aimé répondre à cette gifle, quelque chose de simple et puissant à la fois. J’aurais dit : « Oui, tu as raison, je suis faible ». Ah ? C’est pas ce que vous attendiez ?

En fait, il n’y a aucun doute pour moi sur le fait qu’être fort est une bonne chose et que, autant que je le peux, je devrais rester fort face aux difficultés et au peines de ma vie, néanmoins avec les années j’en suis venu à croire que tu ne peux juste pas être fort tout le temps. Un jour, quelque chose te brisera. Ok, tu seras probablement en mesure de te remettre sur pieds et d’être fort à nouveau pendant de nombreuses années encore, mais ce n’est pas une certitude, ni le fait qu’une autre vague ne viendra jamais après la première, percutant et démolissant tout ce qui avait été reconstruit depuis. Et puis, j’ai eu la chance d’apprendre que Dieu ne veut pas que je sois fort tout le temps, et qu’il ne m’a même pas créé pour l’être d’ailleurs. Il m’a créé, moi et tous les autres êtres humains, avec une multitude de capacités étonnantes nous permettant de réaliser de grandes choses comme l’ont fait Blaise Pascal et d’autres encore. Parmi ces capacités, il y a une conscience précise de nos limites, de notre faiblesse par rapport à tant de choses, telles que la mort. Bien qu’on refuse souvent d’admettre cette faiblesse, pendant une bonne partie de notre vie — ou sa totalité pour certains d’entre nous, même si nous l’oublions grâce à nos emplois, notre vie de famille, nos divertissements ; elle est là, toujours, attendant un jour, même le dernier, pour faire irruption dans notre vie. Donc, au lieu de me battre contre elle, j’ai appris à l’embrasser et être en paix avec elle. Ironiquement, je crois que c’est le moyen qui nous est donnée afin, d’une manière ou d’une autre, d’être fort tout le temps : en admettant que nous nous ne pouvons pas, que seulement avec lui nous pouvons faire face à tout, à tout moment, parce qu’il est le seul à pouvoir le faire.

Je ne suis pas faible parce que je crois en Dieu, je crois en Dieu parce que je suis faible.

Pour moi, c’est là que tout commence. Blaise Pascal l’a découvert, et jusqu’à son dernier souffle, il vivait ce concept, bénéficiant de la paix qu’il pouvait en tirer. Ses derniers mots furent : « Que Dieu ne m’abandonne jamais ». Ils peuvent être considérés comme les derniers mots empreints de peur d’un homme devenu faible et sur son lit de mort, face à l’inconnu. Au contraire, je pense que c’était le dernier message courageux d’un chrétien qui a accepté sa faiblesse tout au long de sa vie, physiquement et spirituellement, afin d’être rendu plus fort par sa foi, et qui savait que tout ce qu’il a réalisé sur terre ainsi que tout ce qu’il réaliserait dans le ciel dépendait de Dieu. Maintenant, en ce qui me concerne, j’ai enfin été en mesure de répondre à la critique de mon ami et à mon propre questionnement. Pour moi, en tant que chrétien, je suis défini par la faiblesse. Mais pas exactement celle à laquelle mon ami pensait quand il m’a giflé. Il m’a fallu des années pour comprendre qu’il était courageux d’accepter ce genre de faiblesse. Une faiblesse paradoxalement audacieuse. Celle qui, une fois comprise avec reconnaissance, nous conduit aux « parvis de la maison de l’Eternel » où tout ce dont nous avons toujours eu besoin nous attend.

Blaise Pascal

2 commentaires sur « La gifle »

  1. Hello Yannick,
    Je me sens comme obligée de laisser un billet sous un texte si fort de sincérité et je m’en explique…
    Déjà n’importe qui – sauf toi ! – aurait suffisamment romancé l’histoire pour garder le beau rôle, en inventant une répartie cinglante que tu aurais pu balancer à ce copain prétentieux et irrespectueux. Je suis désolée de te le dire mais c’est l’opinion que j’ai de ce jeune homme. Admettons que je change dans sa phrase un mot (plutôt 2 !) : « De toute façon, l’intelligence c’est pour les faibles » ou « De toute façon, le revolver c’est pour les faibles » je pense que je n’ai plus besoin vraiment besoin de démontrer l’absurdité de préjugés déclamés sans y apporter de la nuance c’est à dire simplement quelque distance par rapport à une pensée qui n’engage que nous, et nous ne sommes pas le centre du monde !
    Voilà pourquoi, en 2, je te trouve vraiment très gentil de te remettre en cause, toi, plutôt que de trouver très franc  » Monsieur Je sais tout « .
    Pour finir, merci de m’avoir fait découvrir Blaise PASCAL sous un nouvel angle que je ne connaissais pas du tout et qui m’interpelle assez pour aller creuser davantage ! Donc merci pour ce partage intéressant et enrichissant.
    Mes Amitiés

    Aimé par 1 personne

    1. Hello Marlène! C’est vrai qu’en écrivant l’article, je me suis dit qu’il avait vraiment fait fort. Dans d’autres circonstances, à cette époque je lui aurais sûrement mis cette répartie cinglante en pleine face. Mais heureusement, je n’ai pas réagis comme je le faisais d’habitude. Je l’ai regretté pendant longtemps avant. Mais côté je le dis dans cet article, au final ça m’a été bénéfique et m’a fait comprendre beaucoup de choses 🙂

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