L’inspiration

(Ecrit pendant le deuxième confinement , hiver 2020)

Ecrire, pas facile de s’y remettre, secoué, dans un métro pressé de relier Réaumur-Sébastopol à Pont de Levallois, blasé, par une énième affiche publicitaire pour une asso caritative faisant l’amalgame entre enfant africain et pauvreté, et confiné, pour la troisième fois, par un gouvernement de moins en moins populaire qui, même si l’ennemi est ailleurs, a l’air de tout faire pour se mettre l’ensemble de la population à dos.

« On ne peut pas plaire à tout le monde ! » C’est le nom de cette célèbre émission démagogiquement polémique ou polémiquement démagogique, c’est selon. Et justement elle portait, de fait, bien mal son nom. C’est aussi une assertion qui constitue une vérité que j’admets bien comme irréfutable en pensée mais que j’ai pourtant bien du mal à vivre dans mes actions. Tout comme notre président et nos ministres, je me retrouve souvent à tenter un impossible grand écart entre des objectifs, des personnes, des mondes qui sont diamétralement opposés, me faisant subir à moi-même un écartèlement insupportable, alors qu’en somme personne ne me le demande. En fait c’est simple, la plupart du temps on peut résumer mes décisions par le problème mathématique suivant :

  • X me demande A, du moins je m’imagine que X attend de moi A,
  • Y me demande B, du moins…, bref vous avez compris,
  • A n’implique pas B et B n’implique pas A, même si on peut admettre quelques intersections entre A et B (c’est-à-dire qu’en me débrouillant bien il y a des petites chances de faire coïncider ce que X veut et ce que Y veut),
  • Comment trouver le point d’intersection entre A et B afin de satisfaire X et Y et, accessoirement, afin de me satisfaire aussi et d’être en accord avec mes valeurs ?

C’est simple, non ? Bon, ça doit paraître au moins aussi compliqué que ce qui se joue à répétition dans ma tête à longueur de journée, au travail, à la maison, partout. Il y a bien des solutions à cette équation, beaucoup. Mais la résoudre coûte du temps, de l’énergie, pire, de l’identité, car à chercher « X » et « Y » je me perds toujours un peu plus dans l’infinité d’un plan cartésien où, ironiquement, même ces deux « inconnus » finissent déçus par mes solutions qui paraissent satisfaisantes dans une dimension mais pas dans les autres. 

C’est sûrement ce qui me fait avoir un minimum d’empathie pour le gouvernement. Les librairies ou les bars, les personnes âgées seules en EHPAD ou les jeunes avides de fête dans leur 9m², confiner ou ne pas confiner ? Telle est la question. Cela n’excuse en rien les graves manquements en termes de communication, de gestion, et surtout d’humanité dont ont pu faire preuve nos dirigeants depuis plus d’un an déjà. Je compatie juste en voyant d’autres échouer, au vu et au su de tous, dans un numéro de contorsionniste auquel je suis moi-même rompu mais pas beaucoup plus triomphant, loin de là.

Confiné donc, encore une fois, dans un « confinement qui n’en est pas vraiment un » peut-on entendre çà et là, ou plutôt dans un flou qui résulte selon moi très probablement de ce jeu dangereux auquel joue notre président. Un jeu auquel, dans une bien moindre mesure et avec des conséquences bien plus futiles, je me suis pris à jouer depuis longtemps maintenant, tellement que j’en viens à me demander si ce n’est vraiment que la troisième fois que je suis confiné. A vrai dire, ça fait bien longtemps que je me suis « auto-confiné », probablement ne suis-je pas le seul dans ce cas vous me direz, mais quelle importance ? Seul enfermé chez soi, ou tous enfermés chez soi, le problème reste le même. Cette privation d’une liberté qui est pourtant là, juste derrière la porte, à travers les vitres de la fenêtre, il s’agit bien d’un confinement. La porte des possibles, la fenêtres de mes aspirations profondes, je les ai fermées moi-même, dans cette incompréhensible et injustifiable quête de compromis où tout le monde est perdant et moi le premier.

Une amie m’avait pourtant bien conseillé : « il ne faut jamais écrire pour plaire aux autres ». Mais là aussi, le confinement de mon esprit, lui bien réel, est venu empêcher des possibilités : nier, tuer dans l’œuf une créativité qui logiquement aurait dû se trouver débridée par les pseudo-confinements dans lesquels nous nous sommes trouvés déjà à deux reprises pendant ces six derniers mois. Presque six mois sans rien écrire, six mois à fuir la peur de ne pas être intéressant, six mois à nier l’évidence de ce besoin d’écrire en essayant de l’étouffer par toutes sortes de contraintes et d’occupations. Etouffer, le mot est faible, parce que c’est effectivement comme s’arrêter de respirer, pendant six mois, comme une longue apnée, beaucoup trop longue.

Pourtant j’ai besoin de ça. J’ai besoin d’écrire. A quoi bon me mentir, j’ai été pris la main dans le sac, ou plutôt le stylo bille à la main. Cette main qui a goûté au sang noir de ce petit objet si banal mais si riche des possibilités qu’il renferme en son sein. Maintenant rien n’y fait, elle ne sera plus jamais ce pentapode domestiqué à pianoter sur un clavier, tapoter sur un écran glacé, ou même à attraper et relâcher machinalement toutes sortes de choses insignifiantes, aux ordres d’un maître lui-même asservi à un monde dans lequel il suffoque.

C’est donc ça, désormais, je respire par cette main, au rythme des lettres qui se dessinent sur mon carnet. Majuscule, je prends une grande bouffée d’air : inspiration. Point final…, j’en reprend encore une autre : inspiration.

La (re)naissance

La renaissance d'un être né sans essence, est-ce un non-sens ?
Essentielle est, je pense, la connaissance de l'absence 
Qui malgré les sens, dès la naissance, nous censure l'existence.
 
Oui, les sens ! Car on nait "sens", on vit "sens",
Dans une présence censée, cadencée, par des sciences à sens unique,
Naïve danse que celle d'une existence inique où, 
Sans nous en laisser la prescience, la foule nous encense et nous descend
Avec autant d'aisance que de nuisances.
 
Mais l’essence ? Que dis-je, la quintessence ? On est censé naître avec !
Ni une chance, ni même une espérance. Une évidence !
N'être humain qu'en puissance c'est sentir la fragrance sans en être grisé.
A quoi bon les sens, s'il nous manque l’essence ?
"Être humain", "naître humain » : 
Lettres agencées avec magnificence
Mais, sans les vivre, vides de sens.
Cent fois ni loi ni raison n'ont pu panser mon appétence.
Ma sensation d'être n'est sans hésitation que la réminiscence
D'une ancestrale assurance : celle d'être, quoi qu'"ils" en pensent,
Et quoi qu'en disent mes sens.
 
Ainsi en conséquence et malgré les apparences,
Je me sens n'être né
Qu'en ce jour,
En cette heure,
Par cette renaissance, qui s'entiche d'un "re",
Dispensable à mon sens.

The little toe

Fancy designer clothes, sports cars, Swiss watches, sumptuous palaces, … all this never really interested me. In fact, until recently I was not at all attracted to luxury, in any form whatsoever. On the contrary, it tended to make me uncomfortable. A few events in Michelin-starred restaurants and magnificent reception rooms organized by my engineering school, or rare stays – if we can call one night a stay – in Parisian luxury hotels with girlfriends for our birthdays; these moments, even more precious in my eyes that they were only sporadic, were my first contacts with luxury.

Simple tastes, you can say that again, in fact in my case one could squarely speak of an appetite for simplicity. Though being more regularly in contact with it, I was amazed a few years ago to notice I still didn’t develop a taste for luxury: because it must be said, just as for many of my colleagues, the many business trips paid by my employer could have got me used to the five-star hotels, flights with prestigious companies, company SUV cars in countries where the petrodollar flows like water. And yet, all this was not enough to rid me of this preference for the simple, the discreet, the non-shining. Since then, it has changed a little: my last expatriation in Qatar certainly played a role, but as we will see later, it took much less than that to really make me abandon this deeply anchored state of mind in me.

I wonder today how came about such a strong trend in my behavior. In reality, more than a preference for the simple it was a strict rejection of luxury. Out of avarice, I don’t think so, out of disregard for the material, perhaps, but above all – and that’s what literally revealed itself to me in pain, out of guilt, certainly.
I don’t know what triggered what was originally just a sneaky feeling. I do not know what was the mechanism that animated and reinforced this state of mind in me. All I know is that when any idea was popping up in my mind, associating luxury with my person, a question inevitably arose: why me?

Truth be told, it goes much further than luxury. As for me, this reflex of thought occurs in many other cases, in such a way that I came to wonder if it was not the very notion of pleasure to which my mind had become allergic. It’s a bit extreme, but at the same time the clues are too numerous to deny it. On the outside, for a long time and on a recurring basis I have been hearing my family, my friends, my colleagues saying to me: « you are too kind, be careful! », « you should think of yourself before thinking about others otherwise you will get screwed », « why is your life so complicated while you facilitate those of others? ». Without paying more attention, and this was my case, one could simply deduce: usual pattern of the deep down altruist, misunderstood by his relatives and living in an increasingly selfish world. But what is wrong with this diagnosis – in addition to the fact that some of the relatives quoted are as much or even more generous than me, is what happens inside. A few examples. I used to feel guilty when passing near a homeless person sleeping on a metro platform. (Ok, fair enough) I used to feel guilty when seeing a person left standing during a meeting because of not enough chairs planned. (Well, a little weird, that said if you sat last…) I used to feel guilty when guessing that I was about to win card game and that the other would therefore necessarily lose. (Hum? Wait, what?)

I am convinced that I am a generous person and animated by good feelings towards others, even if it sometimes involves making certain sacrifices, and to me there is no problem with that. Actually, it is also one of the founding principles of the Christian faith, « love your neighbor as yourself », « there is more pleasure in giving than in receiving », « give to the one who asks you », … However, what was problematic for me was the fact that even when nothing was expected from me, that it was simply about me and my pleasure, my comfort, or just, my well-being, something in me was blocking, something considering that I did not deserve all this.

As a rule, the things that concern me are relatively complicated. It’s as if it comforts me that not everything is easy for me. The more complicated it is and the more I struggle, the more a strange feeling of satisfaction and comfort increases in me, until it confirms me « there, it’s good, everything is fine, you are in your place ». In fact, I have long lived with the omnipresent thought of not deserving. Not to deserve what? Many things, if not all. In a similar way to what I believe to be a sham of some ecologists, who are in fact stingrays of the first order, my altruism and my simplicity are only the mask and the costume carefully conceived by a deep unlove of myself.

Wait, I do not hate myself though, far from it. Besides, another of my flaws is a well-hidden pride though rooted in my personality. This is quite paradoxical given the rest of this article, but we will come back to it later. Without hating myself, I’m in a system of thought where I can’t, or very hardly, appreciate myself, what I’m doing or saying. To be able to achieve this, I would need an approval: either an external one, by what others think of me, or an inner one, by my satisfaction in the complication. And this is the second case whose reality brutally imposed on me during an evening of a business trip in Italy. Everything was going very well since my arrival a few days earlier. Indeed, as I said above, my company knows how to put its employees in very good conditions for working abroad: rental of a high-end sedan, lunches in the local gastronomic restaurants, and mostly stay in a 4-star hotel on the shores of Lake Como. Everything is fine, but as usual I am embarrassed. I know how to pull the wool over my colleagues’ eyes, but deep down I do not feel in my place. It is in my room where, out of sight, I can give free rein to my « simplicity »: for example, use of as few wardrobes as possible even if it means keeping my suitcase half full, concealment of the remains of shower gels and shampoos so that they are not replaced by room service, and also prohibition to use heating given the little time spent in the room each day. With this, one could see a lazybones, a green, a practical guy, … But how to explain the fact of moving around your room without turning on the light on a dark night and with all the variety of furniture that such a high-standing hotel can contain? Even if I am thrifty, I will not be the one paying the bill of the room and even less the electricity bill. Even if I think about the environment, the red light of the TV’s standby mode consumes every day as much as the light bulb I would have needed for a few minutes. And even, yes, even if I am lazy and think to myself that it is not worth turning on just for the time I will do the few meters from the bed to the bathroom, the probability of bumping my little toe, at full speed against the foot of a solid oak chair, is simply much too high. And it didn’t miss.

You know this progressive pain that starts from a tiny place (bitten tongue, phalanx crushed by a hammer, or, more rarely, dislocated shoulder) and that radiates slowly in your body as if it were all your limbs that were hurting. In general, there automatically follows a flood of insults that your mouth will irrepressibly, shout, churn, or whisper depending on the time of day and the profiles of the people around you. In my case it was a slight whisper, imperceptible to the guests of the neighboring rooms, but heavily loaded with the coarsest words I know. The intense pain, which was that of a fracture according to the doctor I saw later, made me hate this chair, firstly, and especially hate myself, in a second phase.

I don’t know if because of the dazzling ache that crossed my foot we could speak of a flash of clarity, but one thing is certain, it is that an awareness began to operate in me from this moment. I saw myself, still in the dark, holding my foot, almost having tears in the eyes – from pain or anger or both, getting angry against a chair when the problem was myself: the chair was where it should be, me not. I was in the dark, I was advancing in the dark, that night especially but also every other day of my life. I did not allow myself the light. What for? I still cannot answer this question today, but it was an undeniable fact in any case and my toe was both the witness and the victim of that.

Jesus Christ said, « I am the light of the world; he who follows me will not walk in darkness, but he will have the light of life. » It took me quite some time to understand that in my case, the darkness is mainly those that I imposed on myself and for most of my existence. This incident of the broken little toe had allowed me to realize that « the light was off », it still had to be turned on. This is precisely what my faith in Jesus helped me to do. Today I gradually manage to get rid of my darkness thanks to him, as I let his saving light drive it away, as I learned to accept to be loved by a God who more than once proved to me and to so many others his infallible love. It has nothing to do with the approval that I was looking for in complications or with others appreciation, and the effect is oh so much more authentic. Knowing that I’m loved by God unconditionally and even despite all my actions, words or thoughts, which in theory should disqualify me from this love, transforms the previously inconceivable idea of loving myself into an obvious one: him loving me despite everything he sees in me through his perfect knowledge, shows me that I should not seek to deserve his love or that of anyone, but rather that I deserve to be loved by anyone, and it starts with myself. Here it is no longer about that muted pride that, like an ersatz of love, helped me to endure the lack of love by making me consider myself better than others through disguised means: to be the kindest in the eyes of all, to pass for the humblest, to appear the most generous. No, it’s called living through the eyes of others. It can help to endure, but not to fill the gap. The lack, I managed to fill it with Jesus Christ and his limitless love.

As Blaise Pascal said: « There was once in man a true happiness, of which all that now remains is the empty print and trace? This he tries in vain to fill with everything around him, seeking in things that are not there the help he cannot find in those that are, though none can help, since this infinite abyss can be filled only with an infinite and immutable object; in other words, by God himself.” In the end, I who was apparently lacking in love for myself, I am now overflowing. And unlike narcissists or simple egocentrics, this surplus of love did not lead me to focus on myself, it rather turns my gaze towards others, towards my neighbor. It is true that it first contributed to me, finally allowing myself complete well-being, comfort, pleasure and even luxury, which I once excluded from my life. But this powerful remedy has had even more beneficial side effects than simply healing my love of myself. Indeed, above I quoted one of the founding principles of the Christian faith: « love your neighbor as yourself ». This biblical principle, like most others, is based on Love. And it is even doubly relying on it because it is divided into two parts: a first turn towards others, « love your neighbor », and a second centered on oneself, « like yourself ». This is the power of the love of Jesus Christ, the one who cannot leave indifferent, which itself does not change but that changes everything it touches. It does not only come to touch us, splash us, it floods us, to the extent that we have only one option left to us: first to let us fill, that is to say to love ourselves because he loves us, then to overflow all around us like a river in flood, that is to say to love others and even the world around us – the living or not living beings of the nature created by the hand of God as well as the many and varied creations of man. Much more precious than luxury, I have gained something of inestimable value, the Love that changes us and with which we can change the world.

Le petit orteil

Vêtements de grands couturiers, voitures de sports, montres suisses, palaces somptueux, … tout ça ne m’a jamais vraiment intéressé. En fait jusqu’à récemment, je n’étais pas du tout attiré par le luxe, sous quelque forme que ce soit. Au contraire, ça avait plutôt tendance à me mettre mal à l’aise. Quelques soirées dans des restaurants étoilés et des salles de réception magnifiques organisées par mon école d’ingénieurs, ou bien de rares séjours – si on peut appeler une nuit un séjour – dans des hôtels de luxe parisiens avec des petites amies pour nos anniversaires ; ces moments, d’autant plus précieux à mes yeux qu’ils n’ont été sporadiques, furent mes premiers contacts avec le luxe.

Des goûts simples, c’est le cas de le dire, en fait à mon niveau on pouvait carrément parler d’un appétit pour la simplicité. Même en étant plus régulièrement à son contact, je m’étonnais il y a quelques années de n’avoir toujours pas pris goût au luxe : car il faut le dire, les nombreux déplacements professionnels payés par mon employeur auraient pu comme pour beaucoup de mes collègues m’habituer aux hôtels cinq étoiles, aux vols avec de prestigieuses compagnies, aux 4×4 de fonction dans des pays où le pétrodollar coule à flots. Et pourtant, tout cela n’avait pas suffi à me défaire de cette préférence pour le simple, le discret, le sans éclat. Depuis, ça a tout de même un peu changé : ma dernière expatriation au Qatar a certainement joué un rôle, mais comme on le verra plus loin, il a fallu beaucoup moins que ça pour vraiment me faire abandonner cet état d’esprit ancré en moi.

Je me demande aujourd’hui comment est née une tendance si forte dans mon comportement. En réalité, plus qu’une préférence pour le simple il s’agissait d’un rejet catégorique du luxe. Par avarice, je ne pense pas, par mépris pour le matériel, peut-être, mais avant tout – et c’est ce qui s’est littéralement révélé à moi dans la douleur, par culpabilité, certainement.
Je ne sais pas quel a été l’élément déclencheur de ce qui, à l’origine, n’était qu’un sentiment sournois. Je ne sais pas quel était le mécanisme qui animait et renforçait cet état d’esprit en moi. Tout ce que je sais, c’est que quand une idée quelconque dans mon esprit venait associer le luxe à ma personne, une question surgissait inéluctablement : pourquoi moi ?

A vrai dire, ça va bien plus loin que le luxe. Ce réflexe de pensée se produisait dans de nombreux autres cas chez moi, de telle manière que j’en venais à me demander si ce n’était pas la notion même de plaisir à laquelle mon esprit était devenu allergique. Ça va assez loin, mais en même temps les indices sont trop nombreux pour le nier. Extérieurement, depuis longtemps et de façon récurrente j’entendais ma famille, mes amis, mes collègues me dirent : « tu es trop gentil, fais attention ! », « tu devrais penser à toi avant de penser aux autres sinon tu vas te faire bouffer », « pourquoi ta vie est aussi compliquée alors que tu facilites celles des autres ? ». Sans y faire plus attention, et c’était mon cas, on pourrait simplement en déduire : schéma habituel de l’altruiste dans l’âme, incompris par ses proches et vivant dans un monde de plus en plus égoïste. Mais ce qui cloche avec ce diagnostic – en plus du fait que certains des proches cités sont autant voire plus généreux que moi, c’est ce qui se passait intérieurement. Quelques exemples. Quand je voyais un sans-abri dormir sur le quai d’un métro, je me sentais coupable. (Ok, ça passe) Quand je voyais qu’une personne en réunion se retrouvait debout car il n’y avait pas assez de chaises prévues, je me sentais coupable. (Bon, un peu bizarre, en même temps si tu t’es assis en dernier…) Quand je sentais que j’allais gagner aux cartes et que l’autre allait donc nécessairement perdre, je me sentais coupable. (Hein ? Pardon ?)

Je suis convaincu d’être une personne généreuse et animée de bons sentiments envers l’Autre, même si cela implique parfois de faire certains sacrifices, et il n’y a aucun problème avec ça je trouve. C’est d’ailleurs, l’un des principes fondateurs de la foi chrétienne, « aime ton prochain comme toi-même », « il y a plus de plaisir à donner qu’à recevoir », « donne à celui qui te demande », … Cependant, ce qui posait problème chez moi, c’était le fait que même lorsque rien ne m’était demandé, mais qu’il s’agissait simplement de moi et de mon plaisir, de mon confort, ou juste, de mon bien-être, quelque chose en moi se bloquait, quelque chose qui considérait que je ne méritais pas tout ça.

En règle générale, les choses qui me concernent sont relativement compliquées. C’est comme si ça me rassurait que tout ne soit pas simple pour moi. Plus c’est compliqué et plus je galère, plus un sentiment étrange de satisfaction et de confort augmente en moi, jusqu’à me confirmer « là, c’est bon, tout va bien, tu es à ta place ». En fait j’ai longtemps vécu avec la pensée omniprésente de ne pas mériter. Ne pas mériter quoi ? Beaucoup de choses, si ce n’est tout. De manière analogue à ce que je crois être une imposture de certains écologistes, qui sont en fait des radins de premier ordre, mon altruisme et ma simplicité ne sont que le masque et le costume confectionnés soigneusement par un désamour profond de moi-même.

Attention je ne me hais pas, loin de là. D’ailleurs, un autre de mes travers est un orgueil bien caché mais ancré dans ma personnalité. C’est assez paradoxal vu le reste de cet article mais on y reviendra plus tard. Sans me détester, je suis en fait dans un système de pensée où je ne peux pas ou très peu, apprécier moi-même, ce que je fais ou dis. Pour y arriver, j’ai besoin d’une approbation : soit extérieure, par ce que pense les autres de moi, soit intérieure, par ma satisfaction dans la complication. Et c’est le deuxième cas dont la réalité s’est brutalement imposée à moi un soir de déplacement professionnel en Italie. Tout se passait très bien depuis mon arrivée quelques jours plus tôt. En effet, comme je le disais plus haut, mon entreprise sait mettre ses employés dans de très bonnes conditions pour travailler à l’étranger : location d’une berline haut de gamme, déjeuners dans les restaurants gastronomiques locaux, et surtout séjour dans un hôtel 4 étoiles sur les rives du lac de Côme. Tout va bien, mais comme d’habitude je suis gêné. Je sais donner le change devant mes collègues, mais au fond de moi je ne me sens pas à ma place. C’est dans ma chambre où, à l’abri des regards, je peux laisser libre cours à ma « simplicité » : par exemple, usage du moins d’armoires possible quitte à garder ma valise à moitié pleine, dissimulation des restes de gels douche et shampoings pour qu’ils ne soient pas remplacés par le service de chambre, et enfin interdiction d’utiliser le chauffage vu le peu de temps passé dans la chambre chaque jour. On pourrait y voir un flemmard, un écolo, un pratique, … Mais comment expliquer le fait de se déplacer dans sa chambre sans allumer la lumière par une nuit noire et avec toute la variété de mobilier qu’un hôtel de ce standing peut contenir ? Même si je suis économe, je ne paierai pas la note de la chambre moi-même et encore moins la facture d’électricité. Même si je pense à l’environnement, le voyant rouge de la télé en veille consomme chaque jour autant que l’ampoule dont j’aurais eu besoin pendant quelques minutes. Et même, oui, même si je suis paresseux et me dis que ce n’est pas la peine d’allumer le temps que je fasse les quelques mètres du lit à la salle de bain, la probabilité de se cogner le petit orteil, à pleine vitesse contre le pied d’une chaise en chêne massif, est simplement beaucoup trop élevée. Et ça n’a pas loupé.

Vous connaissez cette douleur progressive qui part d’un endroit minuscule (langue mordue, phalange écrasée par un marteau, ou, plus rarement, épaule déboitée) et qui irradie lentement dans votre corps comme si c’était tous vos membres qui avaient mal. En général, il s’en suit automatiquement un flot d’insultes que votre bouche va irrépressiblement, crier, baragouiner, ou chuchoter selon le moment de la journée et le profil des personnes autour de vous. Dans mon cas il s’agissait d’un léger murmure, imperceptible pour les clients des chambres voisines, mais lourdement chargé des mots les plus grossiers que je connaisse. La douleur intense, qui était celle d’une fracture d’après le médecin que j’ai vu plus tard, me faisait haïr cette chaise, premièrement, et surtout me haïr moi-même, dans un second temps.

Je ne sais pas si à cause du mal fulgurant qui me traversait le pied on pourrait parler d’un éclair de génie mais une chose est certaine, c’est qu’une prise de conscience commença à s’opérer en moi à partir de cet instant. Je me voyais, toujours dans le noir, me tenant le pied, presque les larmes aux yeux – de douleur ou de colère ou les deux, à m’énerver contre une chaise alors que le problème c’était moi-même : la chaise était là où elle devait l’être, moi pas. J’étais dans le noir, j’avançais dans le noir, cette nuit-là en particulier mais aussi tous les autres jours de ma vie. Je ne m’autorisais pas la lumière. Pourquoi ? Je ne saurais toujours pas répondre à cette question aujourd’hui, mais c’était un fait indéniable en tout cas et mon orteil en était à la fois le témoin et la victime.

Jésus-Christ a dit « Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie ». J’ai mis du temps à comprendre que dans mon cas, les ténèbres sont en principalement celles que je me suis imposé pendant la majeure partie de mon existence. Cet incident du petit orteil cassé m’avait permis de réaliser que « la lumière était éteinte », il restait encore à l’allumer. C’est justement ce que ma foi en Jésus m’a aidé à faire. Aujourd’hui j’arrive peu à peu à me défaire de mes ténèbres grâce à lui, à mesure que je laisse sa lumière salvatrice les chasser, à mesure que j’apprends à accepter d’être aimé par un Dieu qui plus d’une fois a prouvé à moi et à tant d’autres son amour infaillible. Ça n’a rien à voir avec l’approbation que je cherchais dans la complication ou auprès des autres et l’effet en est ô combien plus authentique. Le fait de se savoir aimé par Dieu sans condition et même malgré toutes mes actions, paroles ou pensées, qui en théorie devraient me disqualifier de cet amour, transforme l’idée auparavant inconcevable de m’aimer moi-même en une évidence : en m’aimant malgré tout ce qu’il voit en moi par sa connaissance parfaite, il me montre que je ne dois pas chercher à mériter son amour ou celui de quiconque, mais plutôt que je mérite d’être aimé par quiconque, et à commencer par moi-même. Ici il ne s’agit plus de cet orgueil en sourdine qui, comme un ersatz d’amour, m’aidait à supporter le manque d’amour de moi-même en me faisant me considérer meilleur que les autres par des moyens déguisés : être le plus gentil aux yeux de tous, passer pour le plus humble, paraître le plus généreux. Non ça, ça s’appelle vivre au travers du regard des autres. Ça peut aider à supporter, mais pas à combler le manque. Le manque j’ai réussi à le combler avec Jésus-Christ et son amour sans limite.

Comme l’a dit Blaise Pascal : « Il y eut autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace vide qu’il essaie de remplir inutilement avec tout ce qui l’environne, recherchant dans les choses absentes le secours qu’il n’obtient pas dans les présentes. Or, toutes sont inadéquates, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire Dieu même. » En définitive, moi qui étais apparemment en manque d’amour pour moi-même, j’en déborde désormais. Et à la différence des narcissiques ou simple égocentriques, ce surplus d’amour ne m’amène pas à me centrer sur moi, il tourne plutôt mon regard vers les autres, vers mon prochain. Il est vrai qu’il a d’abord contribué à ce que je m’autorise enfin pleinement bien-être, confort, plaisir et même luxe, que je mettais jadis au ban de ma vie. Mais ce puissant remède a eu des effets secondaires encore plus bénéfiques que la simple guérison de mon amour de moi-même. En effet, plus haut j’ai cité l’un des principes fondateurs de la foi chrétienne : « aime ton prochain comme toi-même ». Ce principe biblique, comme la plupart des autres d’ailleurs, est fondé sur l’Amour. Et il est même doublement appuyé sur lui car il se divise en deux parties : une première tourner vers les autres, « aime ton prochain », et une seconde centrée sur soi, « comme toi-même ». C’est là toute la puissance de l’amour de Jésus-Christ, celui qui ne peut laisser indifférent, qui lui-même ne change pas mais qui change tout ce qu’il touche. Il ne vient pas seulement nous toucher, nous éclabousser, il nous inonde, au point qu’on n’ait qu’une seule voie qui s’offre à nous : d’abord de nous laisser remplir, c’est-à-dire nous aimer parce qu’il nous aime, puis de déborder tout autour de nous comme un fleuve en crue, c’est-à-dire aimer les autres et même le monde qui nous entoure – les êtres vivants ou non de la nature créés de la main de Dieu tout comme les créations diverses et variés de l’homme. Bien plus précieux que le luxe, j’ai gagné quelque chose d’une valeur inestimable, l’Amour qui nous change et avec lequel on peut changer le monde.